Pendant toute la durée du confinement lié à l'épidémie de Covid-19, la société des amis de Marcel Proust publie, sur Twitter, Facebook et Instagram, une citation de Proust par jour, plus ou moins en lien avec la claustration. Retrouvez ci-dessous l'intégralité de ces citations, par ordre chronologique décroissant :

#UneCitationDeProustParJourDeConfinement

10 mai

Un écrivain que nous adorons devient pour nous comme une sorte d’oracle que nous aimerions à consulter sur toute chose.

(Jean Santeuil)

[dernier jour, conclusion de la série]

 

9 mai

D’autres que moi, et je m’en réjouis, ont la jouissance de l’univers. Je n’ai plus ni le mouvement, ni la parole, ni la pensée, ni le simple bien être de ne plus souffrir. Aussi, expulsé pour ainsi dire de moi-même, je me réfugie dans les tomes que je palpe à défaut de les lire et j’ai à leur égard les précautions de la guêpe fouisseuse. Recroquevillé comme elle et privé de tout, je ne m’occupe plus que leur fournir à travers le monde des esprits l’expansion qui m’est refusée.

(Lettre à Gaston Gallimard, octobre 1922)

 

8 mai

Chacun annonce que la guerre a transformé les esprits, mais l’annonce dans un style qui montre trop qu’elle n’a rien transformé du tout, où les mêmes sottises, les mêmes banalités reviennent, soit pires encore, soit semblant telles par leur confrontation aux grandes choses qu’elles s’imaginent exprimer.

(Lettre à Daniel Halévy, 16 novembre 1914)

 

7 mai

Viollet-le-Duc disait que l’hôpital de Beaune était si beau qu’il donnait envie de tomber malade. On voit bien qu’il ne savait pas ce que c’est que de l’être.

(Lettre à Marie Nordlinger, octobre 1903)

 

6 mai

Je sentais bien que la déception du voyage, la déception de l'amour n'étaient pas des déceptions différentes, mais l'aspect varié que prend, selon le fait auquel il s'applique, l'impuissance que nous avons à nous réaliser dans la jouissance matérielle, dans l'action effective.

(Le Temps retrouvé)

 

5 mai

Si mes parents m'avaient permis, quand je lisais un livre, d'aller visiter la région qu'il décrivait, j'aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité. Car si on a la sensation d'être toujours entouré de son âme, ce n'est pas comme d'une prison immobile ; plutôt, on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser, pour atteindre à l'extérieur, avec une sorte de découragement, entendant toujours autour de soi cette sonorité identique, qui n'est pas écho du dehors mais retentissement d'une vibration interne.

(Du côté de chez Swann)

 

4 mai

J’étais de ceux qui ne trouvent du plaisir que dans l’imagination, et dans ce qu’elle leur représente comme la réalité, ont besoin pour se plaire à quelque chose de le rattacher à quelque réalité esthétique. La lecture de nouvelles purement mondaines de Balzac comme Les Secrets de la princesse de Cadignan donnait du charme pour moi à la vie mondaine de la Restauration qui sans cela n’en aurait eu aucun, le lecture du Rouge et le Noir ou de La Chartreuse de Parme au Paris de 1830 ou au Milan de 1815 qui d’eux-mêmes sans cela eussent pu être ce qui m’intéresse le moins, la peinture par Stendhal d’une vie où on ne se plait qu’aux ballets me faisait prendre plaisir à des spectacles que je n’eusse pas aimés seuls.

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs, esquisse)

 

3 mai

Ma vie solitaire m’a permis de recréer par la pensée ceux que j’aimais et j’ai toujours près de moi un cher Antoine comme aux jours où il a été si bon pour moi. Mais toi, depuis si longtemps te souviens-tu encore de moi ?

(Lettre à Antoine Bibesco, novembre 1909)

 

2 mai

Depuis que je suis à Cabourg, je peux me lever et sortir tous les jours, ce qui ne m’était pas arrivé depuis six ans. Et j’ai si peur que l’enchantement ne cesse si je me déplace que je retarde chaque jour le départ pour la Bretagne, pensant que maman n’aurait pas voulu me voir bouger d’un endroit où je vis, relativement, d’une façon supportable. Mais aussi cela me fait un chagrin que maman ne m’ait pas vu ainsi. Cela me fend le cœur de me réveiller ayant un peu dormi et qu’elle ne le sache pas, de rentrer d’une promenade sans avoir les crises jusque là inévitables qui la désolaient. Cette souffrance morale n’est pas la seule qui rend mon séjour cruel. J’étais plus heureux calme dans mon lit, que fiévreux de caféine sur les routes, ne voyant rien, ne pouvant aimer ce que je vois de plus beau.

(Lettre à Mme de Caraman-Chimay, août 1907)

[Le climat de bord de mer lui est bénéfique, mais Proust ne peut en profiter pleinement car il regrette que sa mère, décédée deux ans plus tôt, ne soit plus là pour le voir en meilleure forme]
[Il n'ira pas en Bretagne]
 
 

1er mai

L'existence n'a guère d'intérêt que dans les journées où la poussière des réalités est mêlée de sable magique.

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

 

30 avril

Je n’aime pas être l’ami qui occupe ceux qui sont malades de ses propres manifestations, exige « des nouvelles », embête tout le monde et fait passer « son inquiétude » avant vos maux.

(Lettre à Robert de Billy, mai 1909)

 

29 avril

Les liens entre un être et nous n'existent que dans notre pensée. La mémoire en s'affaiblissant les relâche, et, malgré l'illusion dont nous voudrions être dupes et dont, par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L'homme est l'être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en disant le contraire, ment.

(Albertine disparue)

28 avril

Dans les vies agrestes, solitaires, la rencontre d'un être humain qu'on n'a pas vu depuis longtemps, ou la présentation à quelqu'un qu'on ne connaît pas, cesse d'être cette chose fastidieuse qu'elle est dans la vie de Paris, et interrompt délicieusement l'espace vide des vies trop isolées, où l'heure même du courrier devient agréable.

(Sodome et Gomorrhe)

 

27 avril

Les coups terribles de souffrance que me donne la nature chaque fois que j’enfreins les règles de vie restreinte et presque végétative qu’elle me prescrit sont si cruels et si prolongés que cela rend plus facile l’observance d’une règle même austère et fait trouver une douceur négative dans le repos forcé.

(Lettre à Jacques-Emile Blanche, octobre 1918)

 

26 avril

Nous nous représentons l'avenir comme un reflet du présent projeté dans un espace vide, tandis qu'il est le résultat souvent tout prochain de causes qui nous échappent pour la plupart.

(La Prisonnière)

 

25 avril

Ma tante devait parfaitement savoir qu’elle ne reverrait pas Swann, qu’elle ne quitterait plus jamais la maison, mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui rendre plus douloureuse : c’est que cette réclusion lui était imposée par la diminution qu’elle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue, sinon une souffrance, donnait pour elle à l’inaction, à l’isolement, au silence, la douceur réparatrice et bénie du repos.

(Du côté de chez Swann)

 

24 avril

J’échange bien volontiers avec vous adresse et numéro de téléphone (102 boulevard Haussmann - 292 05). Mais hélas, ce sont des clefs qui ne vont plus aux serrures que je vous donne là et elles ne vous aideront pas à me voir. Depuis plusieurs années je ne vois plus personne, excepté à Cabourg où l’air m’aide à me lever un peu. A Paris, je me lève à peine une fois tous les quinze jours et ne vois qui que ce soit.

(Lettre à Paul Soufflot, septembre 1909)

 

23 avril

Il semble que nous puissions à notre choix livrer notre vie à l’une ou l’autre de deux forces, à l’un ou l’autre de deux courants, l’un qui vient de nous-mêmes, de nos impressions profondes, l’autre qui nous vient du dehors. Le premier porte naturellement avec lui le plaisir (d’où la joie des créateurs, cette joie que j’avais eue sur la route de Guermantes en cherchant à comprendre l’impression éveillée en moi par les deux clochers). Le second n’est pas accompagné de plaisir ; nous y en ajoutons à la réflexion, mais qui est factice, d’où chez les mondains un incurable ennui.

(Le Côté de Guermantes, esquisse)

 

22 avril

Comment saurais-je que, tandis que toute ma vie passée à entretenir tant d’amitiés et de plaisirs, qui me semble offrir perpétuellement tant d’idées justes, de remarques générales, de faits permanents, ne m’inciterait qu’à écrire des pages banales, comment saurais-je que sur le sable de telle plage de Belgique, vue une seule fois pendant une heure, gît une vérité précieuse, si un bon vent ne m’y conduisait, par les seules voies qui y mènent, celles de l’imagination ?

(Jean Santeuil)

 

21 avril

Nous pouvons causer pendant toute une vie sans rien dire que répéter indéfiniment le vide d'une minute, tandis que la marche de la pensée dans le travail solitaire de la création artistique se fait dans le sens de la profondeur, la seule direction qui ne nous soit pas fermée, où nous puissions progresser, avec plus de peine il est vrai, pour un résultat de vérité. Nous ne sommes pas comme des bâtiments à qui on peut ajouter des pierres du dehors, mais comme des arbres qui tirent de leur propre sève le nœud suivant de leur tige, l'étage supérieur de leur frondaison.

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

 

20 avril

Balzac qui passe pour un grand peintre de la société la peignit de sa chambre, mais la génération suivante, éprise de ses livres, se peupla brusquement de Rastignac, de Rubempré qu’il avait inventé, mais qui existèrent.

(Lettre à Lionel Hauser, 20 avril 1920)

 

19 avril

Depuis des années, je ne lis que des guides Joanne, des géographies, des annuaires de château, tout ce qui me permet de combiner des voyages, de rechercher des villes et… de ne pas partir.

(Lettre à Madame de Caraman-Chimay, juillet 1907)

 

18 avril

Les événements transforment moins les pensées qu’on ne le croit, surtout les événements collectifs auxquels la pensée participe plutôt par imitation, par contagion de sentiments peu approfondis, peu personnels.

(Le Temps retrouvé, esquisse)

 

17 avril

On aime toujours un peu à sortir de soi, à voyager, quand on lit.

(Sur la lecture)

 

16 avril

Ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe.

(Du côté de chez Swann)

 

15 avril

Le fou qui croirait que les meubles vivent et causerait avec eux agit de même qu’un travailleur qui s’interrompt d’un chef-d’œuvre pour recevoir par politesse quelqu’un et ne répond pas comme Néhémie sur son échelle « non possum descendere, magnum opus facio », ce qui devrait être la devise de tout artiste à qui il est aussi absurde de reprocher de s’enfermer dans sa tour d’ivoire qu’aux abeilles dans leur ruche de cire ou aux chenilles dans leur cocon.

(Le Temps retrouvé, esquisse)

 

14 avril

Chez le solitaire la claustration même absolue et durant jusqu'à la fin de la vie a souvent pour principe un amour déréglé de la foule qui l'emporte tellement sur tout autre sentiment que, ne pouvant obtenir, quand il sort, l'admiration de la concierge, des passants, du cocher arrêté, il préfère n'être jamais vu d'eux, et pour cela renoncer à toute activité qui rendrait nécessaire de sortir.

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

 

13 avril

La pensée est une espèce de télescope qui nous permet de voir des spectacles éloignés et immenses.

(Jean Santeuil)

 

12 avril

Il attendait les mauvaises nouvelles comme des oeufs de Pâques, espérant que cela irait assez mal pour épouvanter Françoise, pas assez pour qu'il pût matériellement en souffrir.

(Le Temps retrouvé)

 

11 avril

Je suis cet étrange humain qui, en attendant que la mort le délivre, vit les volets clos, ne sait rien du monde, reste immobile comme un hibou et comme celui-ci, ne voit un peu clair que dans les ténèbres

(Sodome et Gomorrhe)

 

10 avril

Quand on a de l’imagination comme vous, on possède tous les paysages qu’on a aimés, et c’est l’inaliénable trésor du cœur.

(Lettre à Mme Williams, 1909)

 

9 avril

Avoir un corps, c'est la grande menace pour l'esprit, la vie humaine et pensante, dont il faut sans doute moins dire qu'elle est un miraculeux perfectionnement de la vie animale et physique, mais plutôt qu'elle est une imperfection, encore aussi rudimentaire qu'est l'existence commune des protozoaires en polypiers, que le corps de la baleine, etc., dans l'organisation de la vie spirituelle. Le corps enferme l'esprit dans une forteresse.

(Le Temps retrouvé)

 

8 avril

Depuis la mort de son mari, ma tante n’avait plus voulu quitter, d’abord Combray, puis à Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne « descendait » plus, toujours couchée dans un état incertain de chagrin, de débilité physique, de maladie, d’idée fixe et de dévotion. […] Son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait ensuite avec Françoise.

(Du côté de chez Swann)

 

7 avril

Depuis que j'en avais vu dans des aquarelles d'Elstir, je cherchais à retrouver dans la réalité, j'aimais comme quelque chose de poétique, le geste interrompu des couteaux encore de travers, la rondeur bombée d'une serviette défaite où le soleil intercale un morceau de velours jaune, le verre à demi vidé qui montre mieux ainsi le noble évasement de ses formes et au fond de son vitrage translucide et pareil à une condensation du jour, un reste de vin sombre mais scintillant de lumières, le déplacement des volumes, la transmutation des liquides par l'éclairage, l'altération des prunes qui passent du vert au bleu et du bleu à l'or dans le compotier déjà à demi dépouillé, la promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour viennent s'installer autour de la nappe, dressée sur la table ainsi que sur un autel où sont célébrées les fêtes de la gourmandise et sur laquelle au fond des huîtres quelques gouttes d'eau lustrale restent comme dans de petits bénitiers de pierre ; j'essayais de trouver la beauté là où je ne m'étais jamais figuré qu'elle fût, dans les choses les plus usuelles, dans la vie profonde des « natures mortes ».

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

 

6 avril

Peut-être la grande sobriété de ma vie sans voyages, sans promenades, sans société, sans lumière, est-elle une circonstance contingente qui entretient chez moi la pérennité du désir.

(Lettre à Marthe Bibesco, avril 1912)

 

5 avril

Nous sommes des êtres qui n’allons vers le dehors qu’en partant du dedans de nous-mêmes et qui, quand nous allons vers le dehors, restons tout de même en nous. De là viennent nos désirs et nos déceptions. Nous habitons toujours dans notre pensée et nous ne voyons le dehors que du dedans, comme un homme qui ne pourrait voir la nature que de son salon, les fenêtres ouvertes.

(Du côté de chez Swann, esquisse)

 

4 avril

Moins regrettable me semblait l'état maladif qui allait me confiner dans une maison de santé, si les belles choses dont parlent les livres n'étaient pas plus belles que ce que j'avais vu.

(Le Temps retrouvé)

 

3  avril

Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre ce soit encore la rêver. Les pièces de Shakespeare sont plus belles, vues dans la chambre de travail, que représentées au théâtre. Les poètes qui ont créé les impérissables amoureuses n’ont souvent connu que de médiocres servantes d’auberges, tandis que les voluptueux les plus enviés ne savent point concevoir la vie qu’ils mènent, ou plutôt, qui les mène.

(Les Plaisirs et les Jours)

 

2 avril

"L’imagination tend tellement à l’expérience, elle a un tel besoin de connaître - comme chose réalisée, existante, tombant sous les sens, contiguë aux autres réalités - ce qu’elle a rêvé, qu’à défaut du voyage, elle veut lire des guides, des livres d’histoire, de géographie, qui fassent rentrer dans la réalité l’objet de ses rêves ou de son souvenir."

(Du côté de chez Swann, esquisse)

 

1er avril

"On a vu des observateurs du plus grand mérite s'élever contre la doctrine de la contagion et les conséquences pratiques que l'on prétendait en tirer. La suppression des quarantaines, l'abolition de toutes les entraves qui peuvent gêner le commerce, et la libre circulation des voyageurs et des marchandises : tels sont les résultats les plus immédiats de cette opinion nouvelle. On comprend dès lors la faveur dont elle a naturellement joui chez les peuples mercantiles ; et l'on n'a guère été surpris, dans la conférence sanitaire de Constantinople, de voir le représentant de l'Angleterre s'élever au nom de l'humanité contre des mesures destinées à restreindre la liberté des échanges
et gêner les transactions commerciales."

(Essai sur l'hygiène internationale) (d'Adrien Proust, petite facétie pour le 1er avril)

 

31 mars

« Ah ! Combray, quand est-ce que je te reverrai, pauvre terre ! Quand est-ce que je pourrai passer toute la sainte journée sous tes aubépines et nos pauvres lilas en écoutant les pinsons et la Vivonne qui fait comme le murmure de quelqu'un qui chuchoterait ! »

(Le Côté de Guermantes)

 

30 mars

"J’ai pensé à vous et formé, avec la vaine indiscrétion des amis et des philosophes, des vœux inutiles ; par exemple, que quelque événement vous isole et vous sèvre des plaisirs de l’esprit, laisse le temps en vous de renaître après un jeûne suffisant une faim véritable de ces beaux livres, de ces beaux tableaux, de ces beaux pays, que vous feuilletez aujourd’hui avec le manque d’appétit de quelqu’un qui a fait des visites de jour de l’an toute la journée où il n’a cessé de manger des marrons glacés."

(Lettre à Jean Cocteau, décembre 1910)

 

29 mars

"Il y a des moments où la pensée des Rembrandt, le désir de Rembrandt nous envahit. Nous avons faim de cette obscurité, nous voudrions voir cette lueur, nous nous représentons ces chairs dorées. Ceci ne nous arrive-t-il pas aussi pour les lieux ? Aujourd’hui, je voudrais voir toute une forêt : ces arbres jaunis que je désire, que je sens, je voudrais me promener sous eux, et que les choses viennent assouvir la faim de mon esprit."

(Jean Santeuil)

 

28 mars

"Mon cher Reynaldo, quel bonheur ce sera de se revoir quand ces jours affreux seront finis et si nous n’avons pas trop d’amis à pleurer. D’ailleurs, je pleure aussi bien les inconnus."

(Lettre à Reynaldo Hahn, 30 août 1914)

 

27 mars

"Comme il arrive chaque fois que les propos entendus, au sujet de quelqu'un que nous ne connaissons pas, ont eu la vertu d'éveiller en nous l'idée d'un grand talent, d'une sorte de génie, au fond de mon esprit je faisais bénéficier le docteur Du Boulbon de cette confiance sans limites que nous inspire celui qui d'un œil plus profond qu'un autre perçoit la vérité."

(Le Côté de Guermantes)

 

26 mars

"La vue de certains tableaux de Chardin nous apprend ce qu’il y avait de réel et de beau dans une humble salle à manger. Du jour où nous l’avons vue au Louvre et où nous avons dégagé sa signification première, en vertu de cette fécondité incalculable des œuvres d’art, une telle peinture essaime chez nous, et innombrables sont les Chardin que nous présente tous les jours notre modeste salle à manger, où nous ne nous lassons pas de voir un commencement de rayon de soleil faire passer par des tons intermédiaires entre le terne et le brillant les plis de la nappe et le relief du couteau qui l’épouse."

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs, esquisse)

 

25 mars

"Les seules belles choses qu’un poète puisse trouver, c’est en lui. Donnez-lui un moment d’inspiration, c’est-à-dire faites qu’il entre en communication avec lui-même, et vous lui donnerez le bonheur. Mais donnez-lui des richesses, des honneurs, des plaisirs, vous ne lui donnerez rien, car vous le ferez d’autant plus sortir de lui."

(Jean Santeuil)

 

24 mars

"Elstir, obligé de rester enfermé dans son atelier, certains jours de printemps où savoir que les bois étaient pleins de violettes lui donnait une fringale d'en regarder, envoyait sa concierge lui en acheter un bouquet ; alors attendri, halluciné, ce n'est pas la table sur laquelle il avait posé le petit modèle végétal, mais tout le tapis des sous-bois où il avait vu autrefois, par milliers, les tiges serpentines, fléchissant sous leur bec bleu, qu'Elstir croyait avoir sous les yeux comme une zone imaginaire qu'enclavait dans son atelier la limpide odeur de la fleur évocatrice."

(La Prisonnière)

 

23 mars

"Pourquoi voyagez-vous si souvent ? Les carrosses de voiture vous emmènent bien lentement où votre rêve vous conduirait si vite. Pour être au bord de la mer, vous n’avez qu’à fermer les yeux. Laissez ceux qui n’ont que les yeux du corps déplacer toute leur suite et s’installer avec elle à Pouzzoles ou à Naples. Vous voulez, dites-vous, y terminer un livre ? Où travaillerez-vous mieux qu’à la ville ? Entre ses murs, vous pourrez faire passer les plus vastes décors qu’il vous plaira."

(Les Plaisirs et les Jours)

 

22 mars

"Le soldat est persuadé qu'un certain délai indéfiniment prolongeable lui sera accordé avant qu'il soit tué, le voleur, avant qu'il soit pris, les hommes en général avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette qui préserve les individus – et parfois les peuples – non du danger mais de la peur du danger, en réalité de la croyance au danger, ce qui dans certains cas permet de les braver sans qu'il soit besoin d'être brave."

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

 

21 mars

"Je peux de mon lit être visité par le ruisseau et les oiseaux de la Symphonie pastorale dont le pauvre Beethoven ne jouissait pas plus directement que moi puisqu’il était sourd. Il se consolait en tâchant de reproduire le chant des oiseaux qu’il n’entendait plus. A la distance du génie à l’absence de talent, ce sont aussi des symphonies pastorales que je fais à ma manière, en peignant ce que je ne peux plus voir !"

(Lettre à Mme Straus, mars 1913)

 

20 mars

"Là où la vie emmure, l'intelligence perce une issue"

(Le Temps retrouvé)

 

19 mars

"Quand j'étais enfant,le sort d'aucun personnage de l'histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l'arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours, je dus rester dans "l'arche". Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l'arche, malgré qu'elle fût close et qu'il fît nuit sur la terre."

(Les Plaisirs et les Jours, préface)

 

18 mars

"Les jours où on se trouve en dehors du train courant de la vie, les choses même les plus simples recommencent à nous donner des sensations dont l'habitude fait faire l'économie à notre système nerveux"

(Le Temps retrouvé)

Dernière modification le jeudi, 14 mai 2020 20:21