Pendant toute la durée du confinement lié à l'épidémie de Covid-19, la société des amis de Marcel Proust publie, sur Twitter, Facebook et Instagram, une citation de Proust par jour. Retrouvez ci-dessous l'intégralité de ces citations, par ordre chronologique décroissant :

#UneCitationDeProustParJourDeConfinement

2 décembre

Le langage de l’amant malheureux, du partisan politique, des parents raisonnables, semble, à ceux qui le tiennent, porter avec soi une irrésistible évidence. On ne voit pas pourtant qu’il persuade ceux auxquels il s’adresse : une vérité ne s’impose pas du dehors à des esprits qu’elle doit préalablement rendre semblables à celui où elle est née. 

(Lettre à Emile Henriot, 2 décembre 1920 - ce que Proust écrivait il y a 100 ans)

 

1er décembre

Je pensais aux images qui m'avaient décidé de retourner à Balbec. Elles étaient bien différentes de celles d'autrefois, la vision que je venais chercher était aussi éclatante que la première était brumeuse ; elles ne devaient pas moins me décevoir. Les images choisies par le souvenir sont aussi arbitraires, aussi étroites, aussi insaisissables que celles que l'imagination avait formées et la réalité détruites. Il n'y a pas de raison pour qu'en dehors de nous, un lieu réel possède plutôt les tableaux de la mémoire que ceux du rêve.

(Sodome et Gomorrhe)

 

30 novembre

Je consacrais souvent à imaginer la promenade d'Albertine les forces que je n'employais pas à la faire, et parlais à mon amie avec cette ardeur que gardent intacte les projets inexécutés. J'exprimais une telle envie d'aller revoir tel vitrail de la Sainte-Chapelle, un tel regret de ne pas pouvoir le faire avec elle seule, que tendrement elle me disait : « Mais, mon petit, puisque cela a l'air de vous plaire tant, faites un petit effort, venez avec nous. Nous attendrons aussi tard que vous voudrez, jusqu'à ce que vous soyez prêt. D'ailleurs, si cela vous amuse plus d'être seul avec moi, je n'ai qu'à réexpédier Andrée chez elle, elle viendra une autre fois. » Mais ces prières mêmes de sortir ajoutaient au calme qui me permettait de rester à la maison.

(La Prisonnière)

 

29 novembre

C’est le privilège de ceux qui vivent toujours seuls, de se faire dans leur cerveau des substituts des personnes réelles et de pouvoir aimer sans jamais voir.

(Lettre à Robert de Billy, avril 1908)

 

28 novembre

La persistance en moi d'une velléité ancienne de travailler, de réparer le temps perdu, de changer de vie, ou plutôt de commencer à vivre, me donnait l'illusion que j'étais toujours aussi jeune ; pourtant le souvenir de tous les événements qui s'étaient succédé dans ma vie – et aussi ceux qui s'étaient succédé dans mon cœur, car, quand on a beaucoup changé, on est induit à supposer qu'on a plus longtemps vécu – au cours de ces derniers mois de l'existence d'Albertine, me les avait fait paraître beaucoup plus longs qu'une année.

(Albertine disparue)

 

27 novembre

C’est un effet de l’amour que les poètes éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à des choses qui ne sont pour eux que significatives d’émotions personnelles. Or, en réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté, qui, en leur donnant l’occasion de passer ou de séjourner auprès d’eux, leur ont fait choisir pour les peindre cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres et plus beaux que le reste du monde, c’est qu’ils portent sur eux comme un reflet insaisissable l’impression qu’ils ont donnée au génie.

(Sur la lecture)

 

26 novembre

Les pays que nous désirons tiennent à chaque moment beaucoup plus de place dans notre vie véritable que le pays où nous nous trouvons effectivement. Sans doute si alors j'avais fait moi-même plus attention à ce qu'il y avait dans ma pensée quand je prononçais les mots « aller à Florence, à Parme, à Pise, à Venise », je me serais rendu compte que ce que je voyais n'était nullement une ville, mais quelque chose d'aussi différent de tout ce que je connaissais, d'aussi délicieux, que pourrait être pour une humanité dont la vie se serait toujours écoulée dans des fins d'après-midi d'hiver, cette merveille inconnue : une matinée de printemps.

(Du côté de chez Swann)

 

25 novembre

Depuis tant d’années je suis sevré de toute humanité qu’il faut me faire aux privations. « Vous avez construit autour de vous une vraie forteresse et ne m’abaissez jamais le pont levis », m’écrivait l’autre jour le duc de Luynes.

(Lettre à Emile Henriot, avril 1922)

 

24 novembre

Je vous envie Nonelef [Bertrand de Fénelon] et vous. J’envie chacun de vous de voir l’autre, tandis que je vais changer de côté dans mon lit, pour toutes distractions. Mais que de lieues je fais dans mon esprit et dans mon cœur pendant ce repos apparent !

(Lettre à Antoine Bibesco, juin 1902)

 

23 novembre

Je venais de renaître, l'existence était intacte devant moi, car dans la matinée, après une série de jours doux, il avait fait un brouillard froid qui ne s'était levé que vers midi. Or, un changement de temps suffit à recréer le monde et nous-mêmes, […] en adaptant au mode nouveau des choses nos désirs harmonisés. La brume, dès le réveil, avait fait de moi, au lieu de l'être centrifuge qu'on est par les beaux jours, un homme replié, désireux du coin du feu et du lit partagé, Adam frileux en quête d'une Ève sédentaire, dans ce monde différent.

(Le Côté de Guermantes)

 

22 novembre

La pratique de la solitude lui en avait donné l'amour comme il arrive pour toute grande chose que nous avons crainte d'abord, parce que nous la savions incompatible avec de plus petites auxquelles nous tenions et dont elle nous prive moins qu'elle ne nous détache. Avant de la connaître, toute notre préoccupation est de savoir dans quelle mesure nous pourrons la concilier avec certains plaisirs qui cessent d'en être dès que nous l'avons connue.

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

 

21 novembre

Pensez que je vis dans une telle souffrance que je ne peux plus recevoir une visite malgré la fidélité que des amies que je n’ai pas revues depuis vingt ans m’ont gardée, que je n’écris jamais de lettres (vous êtes une des rares exceptions), et au risque de voir se changer la louange de la veille en éreintement du lendemain, ne réponds à aucun journaliste, n’ai pas la force les trois quarts du temps de me soulever pour signer un papier d’affaires ou un chèque, et comparez avec votre belle, et brillante santé et tout ce que j’en ferais, si j’étais bien portant comme vous.

(Lettre à Sydney Schiff, octobre 1921)

 

20 novembre

Quand j’étais fatigué de ma lecture, quelque temps qu’il fît, je sortais ; mon corps resté immobile pendant les heures de lecture où le mouvement de mes idées l’agitait sur place en quelque sorte, était comme une toupie qui soudain lâchée a besoin de dépenser dans tous les sens la vitesse accumulée.

(Du côté de chez Swann, esquisse)

 

19 novembre

Sans doute [pour écrire mon livre] devrais-je vivre encore plus solitaire et tous ces gens, qui se plaignent de ne m’avoir pas vu depuis si longtemps, ne serait-ce pas eux qui auraient tort, puisque c’était pour m’occuper d’eux plus à fond que je ne les recevrais plus ? Je leur parlerais plus d’eux-mêmes en écrivant qu’en étant avec eux.

(Le Temps retrouvé, esquisse)

 

18 novembre - 98e anniversaire de la mort de Marcel Proust

Nous désirons passionnément qu'il y ait une autre vie où nous serions pareils à ce que nous sommes ici-bas. Mais nous ne réfléchissons pas que, même sans attendre cette autre vie, dans celle-ci, au bout de quelques années nous sommes infidèles à ce que nous avons été, à ce que nous voulions rester immortellement. Même sans supposer que la mort nous modifiât plus que ces changements qui se produisent au cours de la vie, si dans cette autre vie nous rencontrions le moi que nous avons été, nous nous détournerions de nous comme de ces personnes avec qui on a été lié mais qu'on n'a pas vues depuis longtemps.

(Sodome et Gomorrhe)

 

17 novembre

Je songeais à la prescription de M. de Gurcy de ne plus aller dans le monde, de ne plus perdre mon temps aux conversations inférieures qu’on y tient, de me réaliser en moi dans la solitude. Ce conseil se rapportait si bien à ce que ma conscience me disait chaque jour quand je rentrais de soirée, ayant perdu sans plaisir des heures où j’aurais été si heureux en lisant, en pensant, en travaillant, que je le remplissais d’un sens qu’il n’y mettait même peut-être pas et qu’il prenait par là plus de force encore pour moi.

(Sodome et Gomorrhe, esquisse)

 

16 novembre

A défaut de la vie extérieure, des incidents aussi sont amenés par la vie intérieure ; à défaut des promenades d'Albertine, les hasards rencontrés dans les réflexions que je faisais seul me fournissaient parfois de ces petits fragments de réel qui attirent à eux, à la façon d'un aimant, un peu d'inconnu qui, dès lors, devient douloureux. On a beau vivre sous l'équivalent d'une cloche pneumatique, les associations d'idées, les souvenirs continuent à jouer.

(La Prisonnière)

 

15 novembre

Oui, le voyage est décevant pour tous ceux qui mériteraient par la force de leur désir d’en connaître la joie, parce que la vue de la réalité ne peut nous donner ce qu’a convoité l’imagination.

(Du côté de chez Swann, esquisse)

 

14 novembre

Sans en être, hélas! beaucoup plus avancé, j’aime à imaginer près [de moi] les gens que j’aimerais voir, que je ne vois jamais et à qui je pense si souvent.

(Lettre à Mme Scheikévitch, octobre 1916)

 

13 novembre

Il arrive souvent que le plaisir qu'ont tous les hommes à revoir les souvenirs que leur mémoire a collectionnés est plus vif chez ceux que la tyrannie du mal physique et l'espoir quotidien de sa guérison privent, d'une part, d'aller chercher dans la nature des tableaux qui ressemblent à ces souvenirs et, d'autre part, laissent assez confiants qu'ils le pourront bientôt faire, pour rester vis-à-vis d'eux en état de désir, d'appétit et ne pas les considérer seulement comme des souvenirs, comme des tableaux.

(La Prisonnière)

 

12 novembre

De la pure solitude, l’esprit paresseux ne pourrait rien tirer, puisqu’il est incapable de mettre de lui-même en branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée, les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien, puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire directement. Ce qu’il faut donc, c’est une intervention qui, tout en venant d’un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c’est bien l’impulsion d’un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or c’est précisément là la définition de la lecture.

(Sur la lecture)

 

11 novembre

Je pleure la mort de tout le monde, même des gens que je n’ai jamais vus. C’est un sens que nous a ajouté la guerre, par l’exercice effroyable de l’angoisse quotidienne, celui qui fait souffrir pour des inconnus.

(Lettre à Mme Soutzo, octobre 1917)

 

10 novembre

Les divers endroits de la terre sont des êtres aussi, dont la personnalité est si forte que quelques-uns meurent d’en être séparés, si particulière en tous cas que beaucoup recherchent tous les ans l’agrément de leur société et gardent dans l’absence le souvenir de leur charme.

(Jean Santeuil)

 

9 novembre

Dans une circonstance où quelqu'un qui m'était indifférent, pour qui j'avais toujours feint de l'affection ou du respect, ne risquait qu'un désagrément tandis que je courais un danger, je n'aurais pas pu faire autrement que de le plaindre de son ennui comme d'une chose considérable et de traiter mon danger comme un rien, parce qu'il me semblait que c'était avec ces proportions que les choses devaient lui apparaître.

(A l'ombre des jeunes filles en fleurs)

 

8 novembre

Dans l'appréciation du temps écoulé, il n'y a que le premier pas qui coûte. On éprouve d'abord beaucoup de peine à se figurer que tant de temps ait passé et ensuite qu'il n'en ait pas passé davantage.

(Le Temps retrouvé)

 

7 novembre

Ma tante avait comme toute créature ses heures d’exception, ses heures d’aspiration à quelque changement inouï, ces heures où nous voulons du nouveau au prix de n’importe quoi, et où n’étant pas capables de tirer de nous-mêmes le principe de ce changement, soit manque d’imagination, soit manque de volonté, nous souhaiterions qu’il nous fût imposé par la force, même hostile, des circonstances. Nous voudrions que la minute qui va venir nous apportât l’émotion d’un événement fût-il malheureux, et la destinée nous comblerait si, répondant par là à notre désir d’une péripétie dramatique au centre d’une existence monotone, il changeait en quelque sorte malgré nous le cadre de cette destinée.

(Du Côté de chez Swann, esquisse)

 

6 novembre

Ayant vécu dès l’âge de quinze ans au milieu des Mmes de Guermantes, j’ai la force de braver aux yeux de ceux qui l’ignorent l’opinion que je suis snob, non par le dehors et ironiquement comme ferait un romancier snob, mais par le dedans en m’efforçant de me faire l’âme de quelqu’un qui aimerait connaître une duchesse de Guermantes.

Lettre à Jacques Boulenger, 6 novembre 1920

 

5 novembre

Les signes inverses à l'aide desquels nous exprimons nos sentiments par leur contraire sont d'une lecture si claire qu'on se demande comment il y a encore des gens qui disent par exemple : « J'ai tant d'invitations que je ne sais où donner de la tête » pour dissimuler qu'ils ne sont pas invités.

(Sodome et Gomorrhe)

 

4 novembre

Je comprenais maintenant ce que c'était la vieillesse – la vieillesse qui de toutes les réalités est peut-être celle dont nous gardons le plus longtemps dans la vie une notion purement abstraite, regardant les calendriers, datant nos lettres, voyant se marier nos amis, les enfants de nos amis, sans comprendre, soit par peur, soit par paresse, ce que cela signifie, jusqu'au jour où nous apercevons une silhouette inconnue qui nous apprend que nous vivons dans un nouveau monde ; jusqu'au jour où le petit-fils d'une de nos amies, jeune homme qu'instinctivement nous traiterions en camarade, sourit comme si nous nous moquions de lui, nous qui lui sommes apparu comme un grand-père.

(Le Temps retrouvé)

 

3 novembre

Une Américaine qui m’assure qu’elle est très belle et a vingt-sept ans m’écrit que depuis trois ans elle ne fait que lire jour et nuit mes livres. Et je ne le répéterais pas (car je ne redis jamais ces sortes de choses), sans la conclusion qui, si elle ne la rabaisse pas, m’humilie : « Et après trois ans de lecture ininterrompue, ma conclusion est celle-ci : je n’y comprends rien, mais absolument rien. Cher Marcel Proust, ne faites pas le poseur, descendez pour une fois de votre empyrée. Dites-moi en deux lignes ce que vous avez voulu dire ». Comme en deux mille elle ne l’a pas compris, ou que je n’ai pas su l’exprimer, j’ai jugé inutile de lui répondre. Et elle me trouvera poseur.

(Lettre à Walter Berry, décembre 1921)

 

2 novembre

Sans doute j’avais été depuis longtemps, par la puissance qu’exerçait mon imagination, préparé à croire vrai ce que je craignais au lieu de ce que j’aurais souhaité.

(Sodome et Gomorrhe)

 

1er novembre

Les premiers matins du mois de novembre, à Paris, dans les maisons, la proximité et la privation du spectacle de l'automne qui s'achève si vite sans qu'on y assiste donnent une nostalgie, une véritable fièvre des feuilles mortes qui peut aller jusqu'à empêcher de dormir.

(Du côté de chez Swann)

 

31 octobre

Si, au moins, j'avais pu commencer à écrire ! Mais, quelles que fussent les conditions dans lesquelles j'abordasse ce projet (de même, hélas ! que celui de ne plus prendre d'alcool, de me coucher de bonne heure, de dormir, de me bien porter), que ce fût avec emportement, avec méthode, avec plaisir, en me privant d'une promenade, en l'ajournant et en la réservant comme récompense, en profitant d'une heure de bonne santé, en utilisant l'inaction forcée d'un jour de maladie, ce qui finissait toujours par sortir de mes efforts, c'était une page blanche, vierge de toute écriture, inéluctable comme cette carte forcée que dans certains tours on finit fatalement par tirer, de quelque façon qu'on eût préalablement brouillé le jeu.

(Le Côté de Guermantes)

 

30 octobre

On ne profite d'aucune leçon parce qu'on ne sait pas descendre jusqu'au général et qu'on se figure toujours se trouver en présence d'une expérience qui n'a pas de précédents dans le passé.

(Le côté de Guermantes)

 

10 mai

Un écrivain que nous adorons devient pour nous comme une sorte d’oracle que nous aimerions à consulter sur toute chose.

(Jean Santeuil)

[dernier jour, conclusion de la série]

 

9 mai

D’autres que moi, et je m’en réjouis, ont la jouissance de l’univers. Je n’ai plus ni le mouvement, ni la parole, ni la pensée, ni le simple bien être de ne plus souffrir. Aussi, expulsé pour ainsi dire de moi-même, je me réfugie dans les tomes que je palpe à défaut de les lire et j’ai à leur égard les précautions de la guêpe fouisseuse. Recroquevillé comme elle et privé de tout, je ne m’occupe plus que leur fournir à travers le monde des esprits l’expansion qui m’est refusée.

(Lettre à Gaston Gallimard, octobre 1922)

 

8 mai

Chacun annonce que la guerre a transformé les esprits, mais l’annonce dans un style qui montre trop qu’elle n’a rien transformé du tout, où les mêmes sottises, les mêmes banalités reviennent, soit pires encore, soit semblant telles par leur confrontation aux grandes choses qu’elles s’imaginent exprimer.

(Lettre à Daniel Halévy, 16 novembre 1914)

 

7 mai

Viollet-le-Duc disait que l’hôpital de Beaune était si beau qu’il donnait envie de tomber malade. On voit bien qu’il ne savait pas ce que c’est que de l’être.

(Lettre à Marie Nordlinger, octobre 1903)

 

6 mai

Je sentais bien que la déception du voyage, la déception de l'amour n'étaient pas des déceptions différentes, mais l'aspect varié que prend, selon le fait auquel il s'applique, l'impuissance que nous avons à nous réaliser dans la jouissance matérielle, dans l'action effective.

(Le Temps retrouvé)

 

5 mai

Si mes parents m'avaient permis, quand je lisais un livre, d'aller visiter la région qu'il décrivait, j'aurais cru faire un pas inestimable dans la conquête de la vérité. Car si on a la sensation d'être toujours entouré de son âme, ce n'est pas comme d'une prison immobile ; plutôt, on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser, pour atteindre à l'extérieur, avec une sorte de découragement, entendant toujours autour de soi cette sonorité identique, qui n'est pas écho du dehors mais retentissement d'une vibration interne.

(Du côté de chez Swann)

 

4 mai

J’étais de ceux qui ne trouvent du plaisir que dans l’imagination, et dans ce qu’elle leur représente comme la réalité, ont besoin pour se plaire à quelque chose de le rattacher à quelque réalité esthétique. La lecture de nouvelles purement mondaines de Balzac comme Les Secrets de la princesse de Cadignan donnait du charme pour moi à la vie mondaine de la Restauration qui sans cela n’en aurait eu aucun, le lecture du Rouge et le Noir ou de La Chartreuse de Parme au Paris de 1830 ou au Milan de 1815 qui d’eux-mêmes sans cela eussent pu être ce qui m’intéresse le moins, la peinture par Stendhal d’une vie où on ne se plait qu’aux ballets me faisait prendre plaisir à des spectacles que je n’eusse pas aimés seuls.

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs, esquisse)

 

3 mai

Ma vie solitaire m’a permis de recréer par la pensée ceux que j’aimais et j’ai toujours près de moi un cher Antoine comme aux jours où il a été si bon pour moi. Mais toi, depuis si longtemps te souviens-tu encore de moi ?

(Lettre à Antoine Bibesco, novembre 1909)

 

2 mai

Depuis que je suis à Cabourg, je peux me lever et sortir tous les jours, ce qui ne m’était pas arrivé depuis six ans. Et j’ai si peur que l’enchantement ne cesse si je me déplace que je retarde chaque jour le départ pour la Bretagne, pensant que maman n’aurait pas voulu me voir bouger d’un endroit où je vis, relativement, d’une façon supportable. Mais aussi cela me fait un chagrin que maman ne m’ait pas vu ainsi. Cela me fend le cœur de me réveiller ayant un peu dormi et qu’elle ne le sache pas, de rentrer d’une promenade sans avoir les crises jusque là inévitables qui la désolaient. Cette souffrance morale n’est pas la seule qui rend mon séjour cruel. J’étais plus heureux calme dans mon lit, que fiévreux de caféine sur les routes, ne voyant rien, ne pouvant aimer ce que je vois de plus beau.

(Lettre à Mme de Caraman-Chimay, août 1907)

[Le climat de bord de mer lui est bénéfique, mais Proust ne peut en profiter pleinement car il regrette que sa mère, décédée deux ans plus tôt, ne soit plus là pour le voir en meilleure forme]
[Il n'ira pas en Bretagne]
 
 

1er mai

L'existence n'a guère d'intérêt que dans les journées où la poussière des réalités est mêlée de sable magique.

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

 

30 avril

Je n’aime pas être l’ami qui occupe ceux qui sont malades de ses propres manifestations, exige « des nouvelles », embête tout le monde et fait passer « son inquiétude » avant vos maux.

(Lettre à Robert de Billy, mai 1909)

 

29 avril

Les liens entre un être et nous n'existent que dans notre pensée. La mémoire en s'affaiblissant les relâche, et, malgré l'illusion dont nous voudrions être dupes et dont, par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L'homme est l'être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en disant le contraire, ment.

(Albertine disparue)

28 avril

Dans les vies agrestes, solitaires, la rencontre d'un être humain qu'on n'a pas vu depuis longtemps, ou la présentation à quelqu'un qu'on ne connaît pas, cesse d'être cette chose fastidieuse qu'elle est dans la vie de Paris, et interrompt délicieusement l'espace vide des vies trop isolées, où l'heure même du courrier devient agréable.

(Sodome et Gomorrhe)

 

27 avril

Les coups terribles de souffrance que me donne la nature chaque fois que j’enfreins les règles de vie restreinte et presque végétative qu’elle me prescrit sont si cruels et si prolongés que cela rend plus facile l’observance d’une règle même austère et fait trouver une douceur négative dans le repos forcé.

(Lettre à Jacques-Emile Blanche, octobre 1918)

 

26 avril

Nous nous représentons l'avenir comme un reflet du présent projeté dans un espace vide, tandis qu'il est le résultat souvent tout prochain de causes qui nous échappent pour la plupart.

(La Prisonnière)

 

25 avril

Ma tante devait parfaitement savoir qu’elle ne reverrait pas Swann, qu’elle ne quitterait plus jamais la maison, mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui rendre plus douloureuse : c’est que cette réclusion lui était imposée par la diminution qu’elle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue, sinon une souffrance, donnait pour elle à l’inaction, à l’isolement, au silence, la douceur réparatrice et bénie du repos.

(Du côté de chez Swann)

 

24 avril

J’échange bien volontiers avec vous adresse et numéro de téléphone (102 boulevard Haussmann - 292 05). Mais hélas, ce sont des clefs qui ne vont plus aux serrures que je vous donne là et elles ne vous aideront pas à me voir. Depuis plusieurs années je ne vois plus personne, excepté à Cabourg où l’air m’aide à me lever un peu. A Paris, je me lève à peine une fois tous les quinze jours et ne vois qui que ce soit.

(Lettre à Paul Soufflot, septembre 1909)

 

23 avril

Il semble que nous puissions à notre choix livrer notre vie à l’une ou l’autre de deux forces, à l’un ou l’autre de deux courants, l’un qui vient de nous-mêmes, de nos impressions profondes, l’autre qui nous vient du dehors. Le premier porte naturellement avec lui le plaisir (d’où la joie des créateurs, cette joie que j’avais eue sur la route de Guermantes en cherchant à comprendre l’impression éveillée en moi par les deux clochers). Le second n’est pas accompagné de plaisir ; nous y en ajoutons à la réflexion, mais qui est factice, d’où chez les mondains un incurable ennui.

(Le Côté de Guermantes, esquisse)

 

22 avril

Comment saurais-je que, tandis que toute ma vie passée à entretenir tant d’amitiés et de plaisirs, qui me semble offrir perpétuellement tant d’idées justes, de remarques générales, de faits permanents, ne m’inciterait qu’à écrire des pages banales, comment saurais-je que sur le sable de telle plage de Belgique, vue une seule fois pendant une heure, gît une vérité précieuse, si un bon vent ne m’y conduisait, par les seules voies qui y mènent, celles de l’imagination ?

(Jean Santeuil)

 

21 avril

Nous pouvons causer pendant toute une vie sans rien dire que répéter indéfiniment le vide d'une minute, tandis que la marche de la pensée dans le travail solitaire de la création artistique se fait dans le sens de la profondeur, la seule direction qui ne nous soit pas fermée, où nous puissions progresser, avec plus de peine il est vrai, pour un résultat de vérité. Nous ne sommes pas comme des bâtiments à qui on peut ajouter des pierres du dehors, mais comme des arbres qui tirent de leur propre sève le nœud suivant de leur tige, l'étage supérieur de leur frondaison.

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

 

20 avril

Balzac qui passe pour un grand peintre de la société la peignit de sa chambre, mais la génération suivante, éprise de ses livres, se peupla brusquement de Rastignac, de Rubempré qu’il avait inventé, mais qui existèrent.

(Lettre à Lionel Hauser, 20 avril 1920)

 

19 avril

Depuis des années, je ne lis que des guides Joanne, des géographies, des annuaires de château, tout ce qui me permet de combiner des voyages, de rechercher des villes et… de ne pas partir.

(Lettre à Madame de Caraman-Chimay, juillet 1907)

 

18 avril

Les événements transforment moins les pensées qu’on ne le croit, surtout les événements collectifs auxquels la pensée participe plutôt par imitation, par contagion de sentiments peu approfondis, peu personnels.

(Le Temps retrouvé, esquisse)

 

17 avril

On aime toujours un peu à sortir de soi, à voyager, quand on lit.

(Sur la lecture)

 

16 avril

Ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée s’imaginent qu’on peut goûter dans une réalité le charme du songe.

(Du côté de chez Swann)

 

15 avril

Le fou qui croirait que les meubles vivent et causerait avec eux agit de même qu’un travailleur qui s’interrompt d’un chef-d’œuvre pour recevoir par politesse quelqu’un et ne répond pas comme Néhémie sur son échelle « non possum descendere, magnum opus facio », ce qui devrait être la devise de tout artiste à qui il est aussi absurde de reprocher de s’enfermer dans sa tour d’ivoire qu’aux abeilles dans leur ruche de cire ou aux chenilles dans leur cocon.

(Le Temps retrouvé, esquisse)

 

14 avril

Chez le solitaire la claustration même absolue et durant jusqu'à la fin de la vie a souvent pour principe un amour déréglé de la foule qui l'emporte tellement sur tout autre sentiment que, ne pouvant obtenir, quand il sort, l'admiration de la concierge, des passants, du cocher arrêté, il préfère n'être jamais vu d'eux, et pour cela renoncer à toute activité qui rendrait nécessaire de sortir.

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

 

13 avril

La pensée est une espèce de télescope qui nous permet de voir des spectacles éloignés et immenses.

(Jean Santeuil)

 

12 avril

Il attendait les mauvaises nouvelles comme des oeufs de Pâques, espérant que cela irait assez mal pour épouvanter Françoise, pas assez pour qu'il pût matériellement en souffrir.

(Le Temps retrouvé)

 

11 avril

Je suis cet étrange humain qui, en attendant que la mort le délivre, vit les volets clos, ne sait rien du monde, reste immobile comme un hibou et comme celui-ci, ne voit un peu clair que dans les ténèbres

(Sodome et Gomorrhe)

 

10 avril

Quand on a de l’imagination comme vous, on possède tous les paysages qu’on a aimés, et c’est l’inaliénable trésor du cœur.

(Lettre à Mme Williams, 1909)

 

9 avril

Avoir un corps, c'est la grande menace pour l'esprit, la vie humaine et pensante, dont il faut sans doute moins dire qu'elle est un miraculeux perfectionnement de la vie animale et physique, mais plutôt qu'elle est une imperfection, encore aussi rudimentaire qu'est l'existence commune des protozoaires en polypiers, que le corps de la baleine, etc., dans l'organisation de la vie spirituelle. Le corps enferme l'esprit dans une forteresse.

(Le Temps retrouvé)

 

8 avril

Depuis la mort de son mari, ma tante n’avait plus voulu quitter, d’abord Combray, puis à Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne « descendait » plus, toujours couchée dans un état incertain de chagrin, de débilité physique, de maladie, d’idée fixe et de dévotion. […] Son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait ensuite avec Françoise.

(Du côté de chez Swann)

 

7 avril

Depuis que j'en avais vu dans des aquarelles d'Elstir, je cherchais à retrouver dans la réalité, j'aimais comme quelque chose de poétique, le geste interrompu des couteaux encore de travers, la rondeur bombée d'une serviette défaite où le soleil intercale un morceau de velours jaune, le verre à demi vidé qui montre mieux ainsi le noble évasement de ses formes et au fond de son vitrage translucide et pareil à une condensation du jour, un reste de vin sombre mais scintillant de lumières, le déplacement des volumes, la transmutation des liquides par l'éclairage, l'altération des prunes qui passent du vert au bleu et du bleu à l'or dans le compotier déjà à demi dépouillé, la promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour viennent s'installer autour de la nappe, dressée sur la table ainsi que sur un autel où sont célébrées les fêtes de la gourmandise et sur laquelle au fond des huîtres quelques gouttes d'eau lustrale restent comme dans de petits bénitiers de pierre ; j'essayais de trouver la beauté là où je ne m'étais jamais figuré qu'elle fût, dans les choses les plus usuelles, dans la vie profonde des « natures mortes ».

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

 

6 avril

Peut-être la grande sobriété de ma vie sans voyages, sans promenades, sans société, sans lumière, est-elle une circonstance contingente qui entretient chez moi la pérennité du désir.

(Lettre à Marthe Bibesco, avril 1912)

 

5 avril

Nous sommes des êtres qui n’allons vers le dehors qu’en partant du dedans de nous-mêmes et qui, quand nous allons vers le dehors, restons tout de même en nous. De là viennent nos désirs et nos déceptions. Nous habitons toujours dans notre pensée et nous ne voyons le dehors que du dedans, comme un homme qui ne pourrait voir la nature que de son salon, les fenêtres ouvertes.

(Du côté de chez Swann, esquisse)

 

4 avril

Moins regrettable me semblait l'état maladif qui allait me confiner dans une maison de santé, si les belles choses dont parlent les livres n'étaient pas plus belles que ce que j'avais vu.

(Le Temps retrouvé)

 

3  avril

Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre ce soit encore la rêver. Les pièces de Shakespeare sont plus belles, vues dans la chambre de travail, que représentées au théâtre. Les poètes qui ont créé les impérissables amoureuses n’ont souvent connu que de médiocres servantes d’auberges, tandis que les voluptueux les plus enviés ne savent point concevoir la vie qu’ils mènent, ou plutôt, qui les mène.

(Les Plaisirs et les Jours)

 

2 avril

"L’imagination tend tellement à l’expérience, elle a un tel besoin de connaître - comme chose réalisée, existante, tombant sous les sens, contiguë aux autres réalités - ce qu’elle a rêvé, qu’à défaut du voyage, elle veut lire des guides, des livres d’histoire, de géographie, qui fassent rentrer dans la réalité l’objet de ses rêves ou de son souvenir."

(Du côté de chez Swann, esquisse)

 

1er avril

"On a vu des observateurs du plus grand mérite s'élever contre la doctrine de la contagion et les conséquences pratiques que l'on prétendait en tirer. La suppression des quarantaines, l'abolition de toutes les entraves qui peuvent gêner le commerce, et la libre circulation des voyageurs et des marchandises : tels sont les résultats les plus immédiats de cette opinion nouvelle. On comprend dès lors la faveur dont elle a naturellement joui chez les peuples mercantiles ; et l'on n'a guère été surpris, dans la conférence sanitaire de Constantinople, de voir le représentant de l'Angleterre s'élever au nom de l'humanité contre des mesures destinées à restreindre la liberté des échanges
et gêner les transactions commerciales."

(Essai sur l'hygiène internationale) (d'Adrien Proust, petite facétie pour le 1er avril)

 

31 mars

« Ah ! Combray, quand est-ce que je te reverrai, pauvre terre ! Quand est-ce que je pourrai passer toute la sainte journée sous tes aubépines et nos pauvres lilas en écoutant les pinsons et la Vivonne qui fait comme le murmure de quelqu'un qui chuchoterait ! »

(Le Côté de Guermantes)

 

30 mars

"J’ai pensé à vous et formé, avec la vaine indiscrétion des amis et des philosophes, des vœux inutiles ; par exemple, que quelque événement vous isole et vous sèvre des plaisirs de l’esprit, laisse le temps en vous de renaître après un jeûne suffisant une faim véritable de ces beaux livres, de ces beaux tableaux, de ces beaux pays, que vous feuilletez aujourd’hui avec le manque d’appétit de quelqu’un qui a fait des visites de jour de l’an toute la journée où il n’a cessé de manger des marrons glacés."

(Lettre à Jean Cocteau, décembre 1910)

 

29 mars

"Il y a des moments où la pensée des Rembrandt, le désir de Rembrandt nous envahit. Nous avons faim de cette obscurité, nous voudrions voir cette lueur, nous nous représentons ces chairs dorées. Ceci ne nous arrive-t-il pas aussi pour les lieux ? Aujourd’hui, je voudrais voir toute une forêt : ces arbres jaunis que je désire, que je sens, je voudrais me promener sous eux, et que les choses viennent assouvir la faim de mon esprit."

(Jean Santeuil)

 

28 mars

"Mon cher Reynaldo, quel bonheur ce sera de se revoir quand ces jours affreux seront finis et si nous n’avons pas trop d’amis à pleurer. D’ailleurs, je pleure aussi bien les inconnus."

(Lettre à Reynaldo Hahn, 30 août 1914)

 

27 mars

"Comme il arrive chaque fois que les propos entendus, au sujet de quelqu'un que nous ne connaissons pas, ont eu la vertu d'éveiller en nous l'idée d'un grand talent, d'une sorte de génie, au fond de mon esprit je faisais bénéficier le docteur Du Boulbon de cette confiance sans limites que nous inspire celui qui d'un œil plus profond qu'un autre perçoit la vérité."

(Le Côté de Guermantes)

 

26 mars

"La vue de certains tableaux de Chardin nous apprend ce qu’il y avait de réel et de beau dans une humble salle à manger. Du jour où nous l’avons vue au Louvre et où nous avons dégagé sa signification première, en vertu de cette fécondité incalculable des œuvres d’art, une telle peinture essaime chez nous, et innombrables sont les Chardin que nous présente tous les jours notre modeste salle à manger, où nous ne nous lassons pas de voir un commencement de rayon de soleil faire passer par des tons intermédiaires entre le terne et le brillant les plis de la nappe et le relief du couteau qui l’épouse."

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs, esquisse)

 

25 mars

"Les seules belles choses qu’un poète puisse trouver, c’est en lui. Donnez-lui un moment d’inspiration, c’est-à-dire faites qu’il entre en communication avec lui-même, et vous lui donnerez le bonheur. Mais donnez-lui des richesses, des honneurs, des plaisirs, vous ne lui donnerez rien, car vous le ferez d’autant plus sortir de lui."

(Jean Santeuil)

 

24 mars

"Elstir, obligé de rester enfermé dans son atelier, certains jours de printemps où savoir que les bois étaient pleins de violettes lui donnait une fringale d'en regarder, envoyait sa concierge lui en acheter un bouquet ; alors attendri, halluciné, ce n'est pas la table sur laquelle il avait posé le petit modèle végétal, mais tout le tapis des sous-bois où il avait vu autrefois, par milliers, les tiges serpentines, fléchissant sous leur bec bleu, qu'Elstir croyait avoir sous les yeux comme une zone imaginaire qu'enclavait dans son atelier la limpide odeur de la fleur évocatrice."

(La Prisonnière)

 

23 mars

"Pourquoi voyagez-vous si souvent ? Les carrosses de voiture vous emmènent bien lentement où votre rêve vous conduirait si vite. Pour être au bord de la mer, vous n’avez qu’à fermer les yeux. Laissez ceux qui n’ont que les yeux du corps déplacer toute leur suite et s’installer avec elle à Pouzzoles ou à Naples. Vous voulez, dites-vous, y terminer un livre ? Où travaillerez-vous mieux qu’à la ville ? Entre ses murs, vous pourrez faire passer les plus vastes décors qu’il vous plaira."

(Les Plaisirs et les Jours)

 

22 mars

"Le soldat est persuadé qu'un certain délai indéfiniment prolongeable lui sera accordé avant qu'il soit tué, le voleur, avant qu'il soit pris, les hommes en général avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette qui préserve les individus – et parfois les peuples – non du danger mais de la peur du danger, en réalité de la croyance au danger, ce qui dans certains cas permet de les braver sans qu'il soit besoin d'être brave."

(A l’ombre des jeunes filles en fleurs)

 

21 mars

"Je peux de mon lit être visité par le ruisseau et les oiseaux de la Symphonie pastorale dont le pauvre Beethoven ne jouissait pas plus directement que moi puisqu’il était sourd. Il se consolait en tâchant de reproduire le chant des oiseaux qu’il n’entendait plus. A la distance du génie à l’absence de talent, ce sont aussi des symphonies pastorales que je fais à ma manière, en peignant ce que je ne peux plus voir !"

(Lettre à Mme Straus, mars 1913)

 

20 mars

"Là où la vie emmure, l'intelligence perce une issue"

(Le Temps retrouvé)

 

19 mars

"Quand j'étais enfant,le sort d'aucun personnage de l'histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l'arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours, je dus rester dans "l'arche". Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l'arche, malgré qu'elle fût close et qu'il fît nuit sur la terre."

(Les Plaisirs et les Jours, préface)

 

18 mars

"Les jours où on se trouve en dehors du train courant de la vie, les choses même les plus simples recommencent à nous donner des sensations dont l'habitude fait faire l'économie à notre système nerveux"

(Le Temps retrouvé)

Dernière modification le mercredi, 02 décembre 2020 07:21